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pensez à référencer vos personnages dans le repertori.
Cela vaut également pour les scénarios et préliens que vous créez, ne les oubliez pas!


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 oddly shaped emptinesses (eusebio)

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Lola Solara

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MessageSujet: oddly shaped emptinesses (eusebio)   Dim 15 Avr - 1:27

Le bar. L'éternel bar.
Le décor reste, les protagonistes changent et pourtant les soirées défilent et se ressemblent : Lola qui s'enivre en compagnie de l'Ivresse en attendant que l'Inspiration entre dans la danse. Lola qui rit, qui parle trop fort, offre des verres et s'en fait payer d'autres. Lola qui amuse la galerie, flirte ou console un énième esseulé au comptoir en prêtant une fausse oreille attentive. Lola qui joue son propre rôle en enfilant gaiement un costume qui lui ressemble sans être tout à fait elle, tous les putains de soirs. Et ça lui plaît, à l'effrontée, de s'oublier derrière l'euphorie chimique qui crame ses veines, de colmater les manques de son existence de rencontres éphémères. C'est facile et elle a toujours eu un goût certain pour les évidences.
Et les évidences sont apparemment pourvues d'un humour singulier, visant à se ficher glorieusement de sa tronche. Parce qu'elle est en train de se marrer avec une bande d'étudiants en se prenant pour l'un d'entre eux et puis la seconde d'après, l'univers est suspendu au creux de son souffle coupé par l'ironie du sort. Et elle s'évapore. Elle n'a pas bonne mémoire, Lola. Elle est trop brouillon, trop inattentive pour ça, le genre à hocher la tête ou à répliquer un oui, oui inspiré lorsqu'en réalité elle n'écoute rien. Mais il y a une autre mémoire qui ne trompe pas, jamais. La sensorielle, celle qui s'éveille lorsqu'un grain de voix velouté, sensuel, s'élève au comptoir, près d'elle et la ramène violemment en arrière. Elle l'a entendu chuchoter, susurrer, feuler, se marrer, râler, gueuler, connu enthousiaste, passionné, blasé, distant, mutin. Le timbre de Leo, c'est une putain de symphonie pour laquelle elle a l'oreille absolue. Elle sait reconnaître les croches de la colère, les suaves du désir et ses arpèges. Celles qui commencent par la douceur prévenante et finissent en apothéose. Le chef d'orchestre aux jolis mots, il l'a ensorcelée assez longtemps pour qu'elle sache reconnaître par coeur la tessiture de son timbre, la sémantique de ses syllabes. Et bien sûr, ça électrise le plus infime atome qui la compose lorsque ses opales masochistes redessinent prudemment le contour de sa mâchoire bien dessinée.
Lola toujours à vif avec les émotions qui dansent sur sa peau, en a le souffle coupé et se raidit instinctivement. Elle n'a qu'à l'ignorer jusqu'à ce qu'il disparaisse.Mais elle est trop spontanée, Lola, l'a toujours été. Elle est incapable de faire montre de volonté, et elle le sent, le chatouillement intempestif dans le coin de son oeil, comme une poussière, qui la force à venir à nouveau goûter à son épiderme pour le dévisager. Le contempler, en réalité. Il est là, ses larges épaules auxquelles elle aimait se raccrocher sont là et si elle n'en distingue que les cils vacillants, elle retrace facilement ses yeux sombres ... Un regard franc, à la fois limpide et insondable qui a toujours attisé les convoitises. Mais ce n'est pas ça, le pire. Ce n'est même pas de constater qu'il ressemble toujours à cette gravure de mode accessible quand elle aurait rêvé qu'un centième de la douleur qui lui crucifiait le coeur s'affiche en lettres pourpres sur ses traits à lui. Non. Le plus dur, c'est la synesthésie qui frappe au mauvais moment, échauffée par l'alcool, pour mieux réaliser que même sa couleur a retrouvé ses éclats d'antan. Il y a toujours cette eau vive et dorée qui le nimbe et qu'elle aimerait recueillir entre ses doigts comme de la poussière de fée, illusion olfactive rassurante qu'elle aimait respirer à plein poumons, contre sa nuque.
Putain. Putain. Putain. Le pire, c'est que Lola aimerait le détester. Elle aimerait vraiment le haïr, éructer dans un scandale tapageur mais elle en est incapable. Elle le sait, et sans doute le sait-il aussi. Il faut être deux, pour être ensemble, et même si elle a eu mal, elle n'a jamais su lui reprocher d'avoir été honnête au lieu de la bercer de mensonges illusoires. Lola, elle n'a plus qu'à ravaler le numéro de la fille bafouée nourri par l'alcool et essayer d'agir normalement, comme elle agirait avec n'importe qui. Et tant pis si pour cela, elle doit éluder son coeur qui bat la chamade et l'or liquide qui entoure le moindre de ses gestes à lui. — Bonsoir. Si le timbre est plaisant, si un sourire lumière orne ses lèvres, il reste mécanique, loin de sa fraîcheur jamais tarie. Et elle toise finalement Leo qui réagit si peu, si mal, longuement. Elle essaye d'occulter tout ce qui fait mal mais également tout ce qui brûle, les souvenirs nostalgiques et les fous rires à trois heures du matin, les errances titubantes dans le Marais et les dessins ridicules que son pinceau aimait à croquer sur sa peau. Doucement, avec une précaution qui ne la connaît pourtant pas, elle et ses gestes turbulents, Lola dépose des phalanges colons sur sa peau, affamées de lui, et effleure délibérément son avant-bras comme pour s'assurer de sa présence palpable à ses cotés, à plus d'une année d'elle. Et sous ses doigts, le mirage se brise, comme si sa paume déchiffrait sa peau et comprenait son erreur. — Merde, je suis désolée. Je t'ai confondu avec un autre. qu'elle s'exclame face au destin facétieux sans oser le dévisager à nouveau, une fois libérée du filtre de ses opales : parce que la nuance de jaune la plus précieuse à ses yeux, elle, ne s'efface pas.
Lola se marre librement, d'un rire facile, d'un rire d'ivresse comme épée et bouclier pour masquer l'embarras croissant et les plaies qui dégueulent à nouveau, trahies par sa propre synesthésie. Tu parles d'une coïncidence. Lola a l'âme artiste, elle ne croit pas au hasard, elle croit au destin, à quelque chose de plus grand qu'elle et putain, ça fait tellement de sens d'être là en train de se regarder le nombril en chialant sur son inspiration perdue jusqu'à ce qu'elle se matérialise littéralement sous ses yeux. Parce que tous ses tableaux, tous ses succès, portent son empreinte. Celle de Leo. La lumière de leur relation sans ombrage, loin des drames et des trahisons, et les ombres du manque et de la perte. Du deuil de lui, et d'eux. — Tu ressembles à un anachronisme... Un passé qui se conjugue au présent, aveu incongru lancé au vent pour qui ne sait rien. Et pourtant, maintenant qu'elle le dévisage sans détour, la ressemblance est moins frappante, moins douloureuse. Ne reste de Leo qu'une silhouette floue, des cheveux sombres, un profil anguleux, presque arrogant dans une plastique à se damner. Il n'a rien d'un homme connu par coeur, lui qu'elle imagine nimbé des mystères propres aux soeurs Lisbon. De ceux qui fascinent.
Et comme pour dissiper son encéphale ensuqué d'alcool aux idées bancales et le malaise ambiant, Lola utilise le remède qu'elle connaît le mieux. Elle adresse un sourire charmant au barman et laisse glisser un verre à la robe écarlate jusqu'à l'inconnu, à la fois excuses palpables, drapeau blanc et paume ouverte, offerte. — On oublie et on recommence ? Lola, enchantée. Elle offre une esquisse de chatte paresseuse et son timbre bas, loin d'être tout à fait libérée du fracas à l'intérieur. Elle baigne dans le trouble, Lola, éprouvant la mince frontière entre la réalité et l'imaginaire, le concret et le fantasme, se craqueler à son contact.

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Eusebio Bataglia
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MessageSujet: Re: oddly shaped emptinesses (eusebio)   Lun 23 Avr - 1:17



Le comptoir du malheur, le comptoir de la haine, le comptoir de l'effondrement, le comptoir des grandes joies, le comptoir de l'addiction, le comptoir d'un bar est un muséum d'histoire naturelle à lui tout seul. Pourquoi s'entêter à faire des fouilles pour remuer de petits objets du passé quand toute l'histoire de l'humanité loge dans le marbre de ces meubles universels ? Quand c'est précisément l'endroit où l'humain se joue en silence, se cherche au fond d'un verre, se noie au fond d'un verre ?
Ce comptoir précis, celui de l'osteria Monti, est en bois d'ébène, assez sombre pour former un joli contraste avec la clarté des teintes de la peinture des murs autour. Son marbre noir donne un air désuet à l'endroit, comme dans beaucoup de petits bars italiens. On change d'époques, pas d'habitude. Il y aura toujours des piliers de bar et des hommes et femmes qui y célèbrent des naissances : c'est à la fois un mur des Lamentations et une salle des fêtes de petit village dont le bonheur est fixé dans l'ambre. Où qu'il soit, c'est toujours la rencontre des quatre points cardinaux. Ah oui : et la lumière est toujours à chier. Jamais adéquate, la lumière d'un bar la nuit, toujours glauque nostalgique et un peu bon marché à la fois, ne rendant jamais honneur à un lieu sublimé par la lumière du jour.
Le rapport d'Eusebio est très simple : les hommes de sa famille buvaient, donc il boit. Les hommes du chantier naval où il a fait des premières tailles buvaient, donc il boit. Il n'y prend pas un plaisir particulier, il s'agit simplement d'une sorte de passage obligé, de réflexe, de chose qui se fait. Il maudit le monde de n'être pas né à l'époque où l'on pouvait cloper accoudé au comptoir pour compléter la parfaite image du marin, et déteste cette foule de connards qui s'attroupe devant les bars verre à la main, cigarette dans l'autre, debout comme des idiots à se rendre compte qu'ils n'ont pas de troisième main pour utiliser leurs briquets, furetant à travers la vitre si personne ne leur prend leur place pendant qu'ils assouvissent leurs besoins.
Il les regarde du coin de l'oeil, et s'il était d'une meilleure humeur il en rigolerait peut être, mais Eusebio n'est jamais d'une meilleure humeur - il commande quand même. Del bourbon, per favore. Taddeo lui avait dit un jour : mec mais c'est exactement ça, tu es l'incarnation humaine du whisky - Taddeo ça ne veut rien dire il y en a vraiment masse des whiskys - non il n'existe qu'un seul whisky c'est celui bien sec bien tourbé, celui qui te brûle délicieusement le long de la gorge et déclare les choses sérieuses et voilà c'est toi - il n'avait pas su comprendre. Ensuite, Taddeo aussi il l'avait d'une certaine manière "planté à l'autel". Et dans la voiture pendant le cauchemar de la course poursuite en solitaire, il avait compris. Oui Taddeo, je suis l'incarnation du whisky, tu vas regretter de m'avoir pris et fait confiance demain, et après demain, et encore après demain.

Il commande et s'apprête à boire sa solitude en liquide doré dans un verre à cul rond quand on interrompt ses ambitions d'ermitage. Bonsoir. L'intégralité de son corps est parcouru d'un long frisson. Il ne peut pas, il ne doit pas se retourner, et en même temps qu'est-ce qu'il peut faire d'autre ? Fuir ? A nouveau ? Et fuir où ? Dans quel scénario se souvient-on d'où on a garé sa voiture dans un moment de détresse paniquée ? Aucun. Il est foutu. Foutu. Voilà que de son crâne ressassant Barbara est passé à l'arrière de son dos et qu'elle le touche avec une tendresse incompréhensible, et qu'il se dit cette tendresse me tuera, je me le suis souvent dit avant mais là ce n'est plus une image, c'est ce qui va se passer, cette tendresse est une menace de mort immédiate, dehors, devant le bar, dans un endroit abandonné de Malcesine où elle va le trainer avec toute la famille qui attend dehors, et c'est peut être eux les connards qui fument leurs cigarettes avec trois mains dehors, eux qu'il n'a pas su reconnaitre et dont il se foutait comme un profond débile d'insouciance. Eux qui préparaient sa mort avec leurs quatrièmes mains, celle qu'on ne sort que pour les grandes occasions. Et qui furetaient non pas leurs places à garder mais ses derniers instants de survie.
Baisser sa garde, boire des coups au bar comme s'il avait la même vie sans histoires que les hommes de sa famille ou les hommes du chantier naval où il a fait ses premières tailles, se permettre de perpétuer les habitudes d'avant, quel idiot. Il s'est imaginé pouvoir continuer la vie.
Il se retourne. S'il doit mourir d'un arrêt cardiaque en découvrant le petit visage de Barbara, tant mieux, ce sera moins douloureux, plus rapide. Il se retourne et Barbara se tient là, et elle frôle son avant bras et ils sont si proches qu'il se sent presque plonger en elle comme si aucune fuite ne s'était produite. Son souffle s'accélère comme au moment du premier baiser qui s'est fait attendre. Puis il regarde, il enlève le voile et se met à regarder vraiment, et il se remet à respirer. Non, ce n'est pas Barbara. Il va peut être survivre. C'est presque Barbara, mais ce n'est pas Barbara. Il est en vie, et il portera sa culpabilité jusqu'à la mort.

Ensuite, elle et ses cils, elle et ses lèvres ourlées, son oeil un peu perdu dans une autre réalité, ses pommettes saillantes et son long nez charmant, elle et sa voix de velours lui ôte tous les mots de la bouche. Qu'est-ce que c'est que cette ironie moisie du destin ? Qu'est-ce que c'est que ce corps de Barbara qu'il connait par coeur et ce lui qu'elle touche comme un corps qu'elle connait aussi par coeur, chez eux inconnus absolus ? Qu'est-ce que c'est que ce coeur qui ne veut pas récupérer ses battements alors que la raison lui hurle CE N'EST PAS BARBARA TU AS COMPRIS LA ALORS CALME TOI ?
Elle propose de recommencer et il ne sait pas si la maladie cardiaque qu'il semble venir de contracter spontanément lui permet. Il a envie de s'en aller. Ce n'est pas Barbara mais c'est Barbara, et il se sent retomber dans un amour absolument anachronique, oui, c'est le mot, anachronique, aussi anachronique que ce comptoir de marbre qui se réjouir d'absorber une nouvelle histoire de l'humanité.
Eusebio, je m'appelle Eusebio, pas... Pas quoi ? Pas le nom de celui que tu as cru trouver sur mon visage. ...et vraiment, vraiment, j'aurais besoin de ton prénom. Si elle s'appelle Barbara je cours. Ce n'est pas de sa faute, mais je cours. Je ne peux pas survivre à un fantôme qui viendrait me hanter comme ça. Je fuis à nouveau. Je suis un fuyard, ouais, un lâche, ouais, un trouillard, ouais, je m'en fous : je fuis.

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Lola Solara

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MessageSujet: Re: oddly shaped emptinesses (eusebio)   Mer 25 Avr - 19:35

Lola se sent capitaine.
Mais d'un navire en détresse.
Le genre de rafiot de fortune secoué par les flots, balayé par les vagues amères d'un passé tornade contre lequel elle ne peut pas lutter. Parce que c'est déjà écrit. C'est écrit qu'elle va se noyer dans les marées de sel de ses pupilles, qu'elle va oublier de combattre, accuser le choc comme une condamnée à mort déjà résignée. Lola, elle fait pas dans les regrets. Elle est de ces filles faciles qui se contentent de mordre la vie à pleines dents, d'être oui, toujours oui, audacieuses et sereines, conscientes de la chance qu'elles ont d'être seulement là. Et là, face à Lui, face à Leo et aux réminiscences de tout ce qu'elle éprouvait à ses côtés, toutes les évidences oubliées, les mécanismes rouillés, elle sent la houle rouillée des regrets venir la submerger.
Et l'onde glacée qui la percute a le goût du sang mêlé au vin.
Elle se mord la langue Lola, témoin impuissante de son propre naufrage, prisonnière d'un corps qui vibre, vit, cogne et enjôle alors qu'elle a lâché les commandes. Elle croit qu'elle a l'alcool à remercier, la boisson qui l'anime et ralentit le poison des effluves de Leo nimbées d'or. Cette terrible odeur de nostalgie, ces saletés d'hormones qui dansent autour de lui et viennent chatouiller les siennes, aux aguets. Lola, elle sourit, elle croit qu'elle fait bonne figure, mais à l'intérieur, c'est l'anarchie. C'est Picasso mêlé à Van Gogh renversé sur Laurencin et ce qu'il reste de sa cervelle de moineau embrumée combat férocement son palpitant et le moindre atome qui la compose : parce que Lola, elle veut juste fondre dans ses bras et s'y laisser mourir. Un truc du genre. Ce n'est même pas une envie ça devient un besoin, à mesure que ses opales clairsemées d'ivresse, glissent le long de sa peau gorgée du soleil romain. Putain de Leo. C'est pas juste. C'est pas juste d'avoir envie de lui après tout ça, c'est pas juste de vouloir sentir sa peau contre la sienne, de désirer sa bouche, sa nuque, d'être aussi mécaniquement, physiquement, chimiquement attirée par un Leonardo qui n'est même pas Da Vinci.
Mais Lola, elle ne peut rien y faire : elle est toujours tombée pour les sourires, ceux qui désarment, ceux qui ont l'air d'avancer sans rien dissimuler, les paumes ouvertes et le coeur dedans. Et derrière les couches de snobisme et d'humour douteux, c'est ce qu'il a toujours été Leo, qu'il est toujours, là, accoudé au comptoir. Authentique à en crever avec son pull pourrave, ce corps dégingandé qui ne semble jamais tout à fait à sa place et cette mâchoire grave et ciselée, le genre à te décocher toutes les flèches d'un coup sans avoir ne serait-ce que l'air d'y toucher. Et Lola, esthète devant l'éternel, ne résiste jamais au chant du corps. Elle décèle les petits riens qui se cachent dans les grands ensembles, fond pour les détails infimes qui émeuvent et s'éprend de la poussière qui sépare les gens beaux de ceux qu'on aime, les belles oeuvres de celles qui font chialer. Leo est là, illusion un peu trop jolie et toutes ses fondations coulent et glissent au sol comme une soierie précieuse.
Pourquoi ne s'est-elle pas battue, au juste ?
Pourquoi a-t-elle joué à la fille cool jusqu'au boutisme, celle à qui ça va de se faire larguer sans explication, celle qui pense valoir mieux que ça, les adieux poignards et les menaces sifflées d'une langue vipère. La vérité, c'est que tout, littéralement tout, aurait été préférable au point final qui fait mal, l'abrupt, celui qu'on n'attend pas. Mais Lola, elle n'a nourri sa rancoeur qu'à l'intérieur, cueillie au pinceau pour sublimer des toiles jusque là correctes mais sans âme. Elle n'a pas pleuré ailleurs qu'en peinture et le résultat n'est pas fameux : une fillette qui bat des cils devant son crush en espérant qu'il la remarque enfin. Putain, ce que t'es pathétique. Réveille-toi, Lola. Une main fébrile se perd dans sa crinière ébène alors qu'elle cherche un nouvel équilibre. Cervelle qui patine, palpitant à l'agonie, elle peine à conduire cette valse dont elle ne sait rien. Lola, c'est la nana qui reste pote avec ses ex, transforme les amants en amis et le fait naturellement, sans rien forcer. On ne la déteste que très rarement, et elle rend volontiers la politesse. Mais Lola, c'est rare qu'elle aime. Qu'elle Aime correctement, comme on devrait aimer, l'autre avant la passion qui nous anime. Leo, elle l'a adoré plus que la beauté des sentiments fougueux qu'il a su semer en elle.
Alors c'est inédit, comme situation et elle a beau essayer de se remémorer toutes les fois où elle a rêvé cette scène, rien ne colle. Rien. Elle persiste à agir comme une cruche de comédie romantique, les mêmes qu'ils mataient parfois après l'amour ou une engueulade, juste pour rire du bonheur brut, indicible, de ne pas être comme eux, tous ces idiots clichés. Et pourtant ... y a pas plus comédie romantique débilitante que ça, les amours déchus aux destins croisés. Ou peut-être que si. Il y a la situation qu'elle comprend du bout des doigts en réalisant une méprise suffisamment gênante pour lui donner envie de s'enterrer jusqu'au siècle prochain. Leo s'appelle Eusebio. C'est sa voix, qui l'éveille un peu. Le premier mot lui échappe, bercée qu'elle est par les frissons délicieux que lui arrache son timbre. C'est la suite, qu'elle entend. Eusebio. Le passé s'estompe mais ça n'enlève rien. A son trouble, à la poudre ocre et brillante qui s'accroche à ses gestes, à ses lèvres, à ses cheveux, à son besoin réprimé de glisser à nouveau sa main contre sa peau ... peut-être pour en chasser l'or liquide, tout ce qui lui rappelle un autre fantôme. Leo. Pas Leo. Elle termine sa phrase, confession voilée qui ne se dissimule pas. Pas quand son myocarde cogne contre ses côtes, entre ses reins. Il n'y a rien à dire de plus pourtant. Il n'est pas Leo, ils ne sont pas deux inconnus séparés par le précipice d'une année et les douves des sentiments, lave chez elle, lac gelé chez lui. Et pourtant, elle entrouvre les lèvres, étire le caractère surréaliste de cette nuit, elle qui les a toujours vénérés, ces artistes perchés. La logorrhée des gens soûls l'assiège et face au trouble qu'elle distingue aussi chez lui, en filigrane, elle meuble le silence, chasse les fantômes. — Tu n'es définitivement pas Leo vingt-huit ... non, vingt-neuf ans Elle réfléchit Lola, elle qui n'a jamais été douée pour retenir les dates, les anniversaires ou les célébrations de couples un peu convenues. seulement coupable d'avoir prononcé la phrase "j'aimerais arrêter là." après deux ans et demi, beaucoup trop tôt dans la matinée, au milieu des cadavres de bouteille de la veille et de la mangue à moitié massacrée qu'il devait nous ramener au lit. Et putain, elle s'en souvient comme si c'était arrivé hier. Ils s'étaient offert une bouteille pompeuse pour fêter l'ouverture de leur compte commun comme si c'était un événement, eux qui faisaient tout à l'envers, sans ordre ni grand plan. Il l'avait demandée en mariage au bout de six mois et elle avait répondu oui, en lui faisant pourtant promettre qu'ils ne marieraient jamais parce que c'était l'opium du peuple, la fin de toute spontanéité. Il avait ri.
Elle aussi a ri, ce matin là, la tête dans un étau la faute à l'acidité dégueulasse d'une piquette à huit cent boules. Elle a cru qu'il n'était pas sérieux et s'esclaffer comme une cruche a été son mécanisme de défense lorsqu'elle l'a rejoint parce qu'il était long. Leo était là, hagard devant son plateau à moitié préparé, la mine sombre et l'air paumé. Il te fait une blague, relax, ça a été sa première réflexion à Lola, nue devant lui, drapée dans rien d'autre que son ego sur le point de s'effondrer à ses pieds. Mais non. Il était sérieux et elle n'a pas cherché à comprendre, n'a pas voulu hurler, briser quelque chose et détruire ce qui était à ses yeux, encore si beau. Elle a jeté le minimum dans un sac de supermarché dégueulasse sans jamais cesser d'hocher la tête en prononçant des "ok" de détresse comme seule litanie. Le coeur à l'agonie, l'espoir qu'il la retienne chaque seconde moins fort. Lola, elle ne sait même pas pourquoi elle lui balance ça, à Eusebio-qui-n'est-pas-Leo. Une ressemblance frappante n'appelle aucune familiarité mais en fait ... si. Sous son regard langoureux, l'enveloppe a toujours compté et face à ce mirage qui n'en est pas tout à fait un, les sensations chassent définitivement la réflexion. Seule demeure l'attraction inexplicable qui la pousse à rester dans son sillage, loin de la bande bruyante avec laquelle elle riait trop fort, inconsciente de ce qui se jouait déjà dans son dos.
Lola devrait partir, tourner les talons et reprendre le cours de sa soirée déraillée. Elle devrait, mais ses muscles n'écoutent pas, eux qui préfèrent l'abstrait et l'impalpable, la mélodie des coïncidences trop affûtées pour ne pas évoluer en signes. — Lola. Elle glisse à nouveau son prénom jusqu'à lui, léger comme une bulle de savon, d'un timbre suffisamment bas pour le rassurer. Surtout, ne pas l'échauffer. Ne pas le laisser clore ce qui ressemble à un mauvais scénario de film mais qui, dans la vraie vie, revêt une saveur insoupçonnée. Bien sûr, elle le recroisera Eusebio. Ce n'est pas Rome, pas Paris ni Naples mais un village araignée minuscule qui retient dans sa toile. Mais la prochaine fois, cette sensation là sera peut-être envolée. L'or autour de sa silhouette aura sans doute disparu. Et Lola, qui déambule au gré de ses fantaisies refuse de refermer la parenthèse enchantée. Parce que ce que son esprit a assimilé, son corps ne l'écoute pas. Aux aguets, réceptif, languide, il vit, bat et palpite, sous le regard d'un inconnu comme s'il n'en était pas un. — Il s'appelle comment ton fantôme ? C'est une seule question, mais dans ses opales ambrées dansent mille autres. Comment t'as fait toi, pour survivre à ça ? Quel a été ton pinceau droit au coeur pour peindre les sentiments jusqu'à les dissoudre sur une toile ? Tu crois qu'on retrouvera cette sensation, un jour ? Toi aussi, t'as jamais su aimer ? Pas correctement, pas comme les autres, mais trop fort et pas assez longtemps ?

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Eusebio Bataglia
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MessageSujet: Re: oddly shaped emptinesses (eusebio)   Ven 8 Juin - 22:25

Pas Barbara, oh non, pas Barbara, elle ne s'appelle pas Barbara, ça danse en castagne comme s'il était fou amoureux dans son ventre d'apprendre qu'elle ne s'appelle pas Barbara. Il se raccroche au nouveau nom qui lui effleure les oreilles comme à un trophée victorieux qu'on ne peut s'empêcher de brandir de façon hystérique sous le nez de tout le monde. Lola, Lola, Lolita, il a déjà lu ça quelque part, il connait ce début d'histoire, il l'a déjà lu mais il ne se souvient plus où il mène. Il se demande si à elle aussi ça a provoqué une décharge d'adrénaline abominablement belle, de celles qui te donnent l'impression que tu saignes du nez de joie, de mettre un prénom sur ce visage qui ressemble tellement à sans être celui de ce Leo. Il se demande alors que son corps trépignant, ne sachant que faire d'une telle décharge de soulagement, ne réclame qu'une seule chose : enlacer la jeune femme et la serrer presque au point de lui faire mal. Il parvient à se contenir, il a toujours su se contenir, Eusebio, masquer derrière des moues des clopes ou des mots.
Mais ça déchante vite à l'intérieur, ça déchante quand il entend cette si jolie fille qui n'est pourtant pas Barbara lui faire confiance au point de lui donner sa souffrance. Il écoute et il a envie de lui dire alors si c'est comme ça fuis, fuis maintenant tout de suite, parce que ton Leo au moins a eu le courage de te dire les choses quand moi je suis juste parti comme un lâche. Cette rencontre est une erreur, tu devrais partir avant que tout ce qu'il y a de farouche en moi m'éloigne de toi sans même te le signifier, sans que tu aies le temps de t'en rendre compte. Pars maintenant avant qu'il n'y ai une infime possibilité que je te brise le coeur, à nouveau, sans le vouloir.
Mais il ne dit rien Eusebio il secoue juste doucement la tête comme s'il faisait également parti de la légion de ceux qu'on a laissés. Il frôle l'imposture avec toute la sincérité, toute la pureté du monde. S'il était un peu plus conscient de ses actes il commencerait déjà à se détester.

Et pourtant retrouver Barbara sur les lèvres de cette fille le bouleverse et il ne voudrait être nulle part ailleurs. Il voudrait que ce soit simple, et que ce soit humainement acceptable de rester des heures des jours et des années à juste rester là à se regarder. Vieillir là à ce comptoir de bar réjoui les yeux dans les yeux. Il désire à peine, Eusebio : trop respectueux, trop timide encore. Simplement, il veut. Avec humilité et patience, refaire et éviter les mêmes erreurs. Ca n'existe pas, parce qu'elle n'est pas Barbara, qu'il ne la connait pas, qu'elle ne peut pas être intérieurement comme Barbara, ce serait trop beau, on n'a pas de deuxième chance comme ça dans la vie, ce n'est pas possible. Ce n'est jamais tout à fait les mêmes erreurs qu'il faut éviter. Elles ne s'annoncent jamais de la même façon et alors on ne les voit jamais revenir. Il merderait autant avec Lola qu'il a merdé avec Barbara.
La culpabilité vient étouffer le sentiment d'euphorie. Il essaye de lui refuser l'entrée, de se répéter son nom comme un mantra pour effacer l'autre, LOLA, LOLA, LOLA, LOLA, mais Barbara s'immisce et bien sûr plus il essaye de ne pas y penser plus le mot s'affiche en grandes lettres derrière l'écran de ses yeux. Aucune astuce pour ça, pour les idées fixes qui donnent envie de secouer la tête comme un chien tellement elles s'accrochent. Il pratique mal l'ironie qui soulage toutes les situations, le charpentier, il ne sait pas faire le malin en effectuant des pirouettes pour alléger les choses, il a toujours été du genre à gratter à mort les piqûres de moustiques au lieu de les laisser vivre en pensant à autre chose. La chair à vif Eusebio, pas la chair à l'air libre : la nuance semble fine mais c'est un gouffre.

Gouffre dans lequel il plonge et il est incapable de répondre à la jeune femme comment répondre un mot, un nom qu'on est précisément en train d'essayer de se sortir du crâne ? Alors il compose Eusebio il tente de fabriquer une réponse pirouette pour voir il tente mais il pourrait aussi bien tenter de s'appuyer du coude sur le comptoir rater la surface et se ramasser par terre ça n'en ferait pas une chute plus violente et ridicule que celle qui se produit dans son esprit. Il veut ne pas lui dire mais plus ça avance plus il essaye de l'oublier plus le nom s'impose dans son esprit. BARBARA. BARBARA. BARBARA. Il voudrait crier LOLA à voix haute mais non BARBARA sans fin en boucle alors
Ba...Bar...B... Oh c'est l'horreur un nom qu'on a murmuré crié dit mille fois avec toute la tendresse de la planète et qui maintenant qu'on essaye de le prononcer simplement vous arrache le coeur et les lèvres simultanément. C'est l'horreur : c'est tuer la relation. C'est être d'une cruauté infinie avec ce qui a été vraiment beau. C'est détruire systématiquement élément par élément quelque chose de pur qui ne le mérite pas. Je peux pas là, je suis désolé. Jamais Eusebio ne s'est montré aussi vulnérable devant une parfaite inconnue. Et très rarement devant les autres. Ca le désarme absolument de ce retrouver comme ça, parfaitement inadéquat, un autre Eusebio plus bravache gueulant à l'intérieur de lui mais qu'est-ce que tu fais mec c'est pas toi ça reprend toi, qui gueule qui gueule mais qui ne peut rien d'autre que gueuler. Cette impuissance a la violence d'une torture. Il voudrait qu'elle ne soit jamais venue le voir et s'effondrerait probablement si elle partait.
Peut être que c'est ça qu'il mérite, être quitté à son tour lâchement par une Barbara, qu'elle tourne les talons en lui rendant la monnaie de sa pièce par un simple pivot. Il n'a pas su aimer Barbara pour ce qu'elle était, il n'a pas su attraper la peur en lui et l'apprivoiser, la calmer du bout des doigts avec douceur et patience. Il n'a su que fureur pulsion et impatience. En voulant préserver la pureté d'un amour il n'a été qu'égoïsme. Il ne sait plus s'il veut partir, qu'elle parte, ou s'il veut qu'ils restent tous les deux. Il veut que Lola ou le Destin, ou Lola sous forme de destin, prenne la décision à sa place. Il veut que quelque chose se passe et que cette fois il soit passif, que cette fois il soit celui qui subit, sans s'apercevoir que ce n'est qu'une nouvelle forme de lâcheté égoïste.

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