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 à ton parfum de spleen (nils)

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Lola Solara

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Pseudo : cmbyn
Avatar : phoebe, blue comet
Occupation : artiste peintre en mal d'inspiration
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MessageSujet: à ton parfum de spleen (nils)   Lun 16 Avr - 1:44

Lola a l'humeur qui danse contre la pulpe de ses doigts, au crépuscule de son pinceau. Ce soir, elle est résolument électrique, navire en détresse face à l'immensité virginale d'une énième mer indomptable. Ses maigres essais sans âme sont dispersés sur l'un des sofas du salon sous l'oeil impudent d'Arthur, ravi que les lèvres charnues de Lloyd dans la nuque dégagée de Lola n'aident en rien. Elle le sent, le regard revolver dardé entre ses omoplates et putain, c'est injuste. Parce que c'est sa faute, si elle se retrouve dans cette situation, les veines asséchées de couleurs, noyée sous les commandes non honorées. Il a monétisé la douleur sublimée, concrétisée, a échangé les éclats d'âme contre une notoriété étourdissante jusqu'à la tarir. Et c'est encore la faute d'Arthur si elle doit déserter. Lui qui, dans une de ses entreprises de diva, à décidé après quelques verres de Chianti qu'il lui fallait conquérir à nouveau son petit ami et que sa présence était manifestement de trop. Il lui a fait comprendre avec toute son absence de subtilité naturelle, dans une attitude singulière empruntée à ses deux idoles : la froideur tempétueuse de Catherine Deneuve et la personnalité unique de Barbra Streisand, horripilante et irrésistible. Elle a roulé des billes, Lola, terminé cul sec son verre de l'un des centaines de grand cru dont recèle cette cave supposée lui appartenir et cherché une forme de soutien dans le regard fuyant de Lloyd, manifestement trop ivre pour prendre parti. Bien. Son meilleur ami a le bon goût de la congédier comme une malpropre sous prétexte qu'il est prétendument vexé, trahi, déçu et dieu sait quoi, au lieu de, juste, s'éclipser en bonne compagnie à l'étage. Très bien. En règle générale, Lola n'aurait pas cédé. Elle aurait raillé ses petites intrigues de comédien sans offrir le moindre centimètres de reddition mais étrangement ce soir, elle abandonne. Pour ne pas aggraver le délitement d'une relation longue de près de dix ans qu'elle n'arrive pas à saisir, eux si éloignés des codes. Elle incapable de recul, qui ne vit que pour les sentiments exaltés, les palpitants tatoués à l'encre de son pinceau, vidés sur une toile.
Alors elle abdique, Lola, le sang déjà saturé d'alcool et le corps constellé de tâches de peinture jusqu'à ses fringues, robe blanche picorée de nuances de rouge, de rose, d'ocre et d'or. Elle s'écarte et l'ignore, mais ils respirent mieux, libérée de sa présence qui les force à quitter le confort cocon de leur belle histoire. Sans réfléchir, elle enfourche la bicyclette de Nils qui lui tend les bras, abandonnée par son propriétaire (elle ignore où il est, mais l'imagine avec une pointe de tendresse hanter le verger de sa silhouette hallucinée) et s'éloigne de la demeure de pierre, grisée par la vitesse et la descente aisée. C'est au bar qu'elle échoue, naturellement, toujours le même, bien qu'elle y pénètre rarement en solitaire. Lola enchaîne les verres et les discussions éphémères avec des interlocuteurs aux contours flous qui s'effacent, bien vite remplacés par d'autres. Elle s'en fiche, Lola, ça lui suffit de partager des rires et des mots, même pour quelques secondes, de trinquer, de sourire, de parler et d'écouter. Mais il y a toujours des moments de battement, dans l'euphorie des rencontres éphémères et elle est justement en train d'en vivre un, juste assez prégnant pour la guider jusqu'à sa montre. Non, trop tôt pour contenter Prince Arthur. Un sourire fluorescent barre les lèvres de l'artiste, l'alcool a teinté ses joues pâles d'un joli bois de rose qui se marie à merveille avec les teintes chaudes de peinture échouées ici et là et sérieusement, elle a presque mis la main sur sa joie de vivre envolée et s'apprête à se la cheviller au corps comme un Peter pan qui aurait finalement grandi. Il serait peut-être temps de rompre le charme, de saisir à bras-le-corps l'inspiration qui lui fait défaut, aidée par les embruns alcoolisés pour en découdre avec une énième toile gâchée. Mais le regard d'Achille, fraîchement arrivé derrière le comptoir, accroche sa peau et c'en est fini d'elle : Lola est repartie pour un tour. Elle recherche le contact, ancre ses yeux ambrés dans les siens et laisse agilement son verre vide glisser jusqu'à lui : — Tiens, surprends-moi. qu'elle roucoule, dans un soupçon d'érotisme malvenu. Achille lui tourne le dos pour préparer son caprice d'un soir, des membres de l'équipe de fouille se glissent bruyamment dans le café bondé et les heures défilent jusqu'à s'étirer tard dans la soirée ...
La pénombre humide de la nuit de mai l'enveloppe comme un manteau de coton et Lola frissonne dans son tissu d'opaline. L'envie de se lover dans un autre lit, plus proche, l'assaille mais elle n'oublie pas son objectif : rentrer. peindre. Si la descente jusqu'au village fut un plaisir chatouillant les côtes, la montée fait office de cauchemar absolu et bien vite, Lola abandonne son fidèle destrier pour grimper à ses côtés jusqu'à apercevoir la demeure à flanc de colline et les pâles lueurs qui dansent encore au salon. Elle dépose le vélo pile là où elle l'a trouvé, ignorant tout du drame joué en son absence, et pénètre dans le salon. Il est presque trois heures du matin et pourtant, Il est là, sa silhouette longiligne assise difficilement sur un coin de canapé assiégé. Avec l'air inquiet d'un rescapé. Il n'a osé déplacer aucune toile et semble à deux doigts d'être englouti par ce florilège d'espoirs déçus. Lola photographie longuement la scène et laisse ses pulpeuses exprimer la tendresse que lui inspire un Nils précautionneux devant l'éternel.  — Désolée, je prends toute la place. Elle n'a pas idée combien c'est véridique, elle qui évoque seulement les éclats d'elle qu'elle sème partout dans un chaos coloré qu'elle songe raisonné. — Faut pas hésiter à pousser tout ce qui te gêne surtout, fais comme chez toi, de toute façon tout ça, c'est des toiles gâchées. Rien n'en sortira jamais de bon, c'est l'évidence. Lola retire ses chaussures dans un ballet gracieux, ravie d'en être libérée et pense déjà au bonheur inouï qu'elle ressentira lorsque sa robe et son soutien-gorge suivront le même chemin. Elle n'a jamais compris le confort que les hommes éprouvent à s'entraver dans des tissus complexes, elle qui ne s'aime jamais plus que dénudée jusqu'à l'os, jusqu'à l'âme. Elle s'agite, aérienne et survoltée, embrasse les toiles entre ses bras pour libérer l'espace sur le canapé et les dépose vulgairement dans un coin. Natures mortes inesthétiques. Elle rejoint Nils, transforme le navire en bateau ivre et coule un long regard sur ses traits tendus. Elle en est venue à déchiffrer a minima sa carte aux trésors, à force de dévisager la beauté qui irradie, esthète facilement aveuglée. Lola, elle se plaît à l'imaginer adolescent, au moment charnière où son visage a dû chercher une nouvelle orchestration, inconscient du fracas de la beauté qui arrive. Elle se plaît surtout à essayer de déchiffrer un mystère, affable mais vaporeux, à lire en filigrane les batailles rangées que se mènent sa nature profonde et son inénarrable faculté d'adaptation. A l'aise partout, apprécié par tous, Nils n'en reste pas moins touchant dans sa façon d'être si peu comme eux.  — Mauvaise soirée ? Elle tente Lola, de glisser des mots sur les maux qu'elle distingue sans tout à fait pouvoir les saisir, les décortiquer, écarter les côtes jusqu'aux palpitants. Nils, il a seulement l'air en déroute, marin hissant le pavillon de détresse, pas juste fatigué, non. Inquiet. Anxieux. Il porte le voile des secondes de battement, celui qu'elle entrevoit parfois, derrière les sourires convenus et les fossettes traîtresses, écran de fumée pour dissimuler une profondeur insoupçonnée. Lui physiquement incapable de mentir.
Sans doute qu'elle exagère Lola, elle qui invente des histoires et des mystères qui n'existent pas, prête aux passants de sublimes tragédies et des chagrins dignes et offre aux sentiments une couleur, une forme, une expression palpable et tangible à accrocher au mur comme seul souvenir. Peut-être. Peut-être qu'elle a besoin de voir le monde sous un filtre fantasmagorique et poétique, pour oublier que ce qui s'imprime devant ses rétines n'est qu'une maladie et pas un don. Mais elle se drape dans ses instincts aussi aisément que dans sa fierté et les laisser la guider. Jusqu'à se relever, fouler le parquet qui grince jusqu'à la cuisine et revenir avec une bouteille de vin, remède universel. Elle tend un verre comme une invitation dans un sourire et retrouve sa place à ses côtés. Sans un mot, elle qui les économise si peu.  

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you are a shared secret kept between cupped hands; you are the first drizzle of spring, the laughter-filled nights of summer.


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MessageSujet: Re: à ton parfum de spleen (nils)   Dim 22 Avr - 11:18

Une nouvelle résolution toute fraîche, pimpante comme la porte de garage jadis craquelée et saturée d'échardes, poncée et repeinte par ses soins trois jours auparavant. Prise à bras le coeur à la seconde où Nils s'y est résolu. A chaque nouvelle journée sa nouvelle expérience. Juste assez kitch pour pouvoir fonctionner. Ça peut être minuscule, infime, franchement embarrassant par le simple fait que cela soit inédit dans son existence, comme apprendre à coudre un bouton sur une chemise (courtoisie de Venerina, la vieille dame au port dont il n'a toujours pas compris où elle vit, qui elle est, quelle langue elle parle concrètement, ni si elle existe réellement ou est tout droit sortie d'un film d'Amenabar). Ça peut être grand et improbable, comme assister à un concert de rap italien (programmé pour la semaine prochaine à Vérone, et au sujet de quoi chaque jour amène son nouveau lot de perplexité). Ladite repeinte de la porte de garage fut elle-même bénéficiaire du programme de sa grande réinsertion dans le monde des vivants. Résolution de mercredi, prendre des initiatives. Il a grappillé outils et peinture dans les environs et s'est mis au travail sans demander l'autorisation de personne. Ce qui entre, à l'évidence, dans la première catégorie ; franchement confondant que ça puisse être une première fois. Nils in a nutshell, une approche pragmatique de la poésie. Un carcan clair, lisible, précis. Une formule mathématique à appliquer sur le transcendantal. Peut-être est-ce destiné à toujours le rattraper, ce besoin de structure qui a tellement peu sa place à Malcesine. Déjà à court d'idées après une semaine de mise à l'essai, il refuse d'en parler à quiconque. Confesser ce projet enfantin serait avouer bien plus que ça : qu'il y a autant de choses auxquelles Nils est étranger qu'il y a de jours dans l'année. Qu'il est un nouveau-né de presque un quart de siècle. Surtout, ce serait inviter quelqu'un dans son potentiel échec. De toute façon, ça supposerait qu'il ait quelqu'un à qui le confier. Il a beau s'être attaché - une poignée de beaux visages et son âme qui s'emballe, aussi surprenant que c'est grandiose - il reste taiseux. Lola lui a donné l'idée de la veille, totalement à son insu. Elle racontait, les étincelles dans la voix qui la caractérisent autant que les gracieux mouvements de poignets qu'elle utilise pour placer la ponctuation là où son ton précipité n'a pas la patience de le faire. Elle parlait de ses nuits blanches à Paris, le soleil beige qui se lève sur la fatigue grise, vaincue sous ses bottines comme le dragon aux pieds de Saint Georges. Et Nils, derrière sa tasse de café, il a immédiatement pensé ça. C'est ça que je veux.

La nuit était lumineuse, un rien artificielle, comme toujours le Val Di Sogno comparé aux quartiers voisins. Pourtant amoureux des vieilles pierres, assoiffé d'une forme d'authenticité que le village a su lui tendre depuis le premier réveil sur la place, Nils a cherché autre chose. Il est parti à la recherche de touristes qui vivent sur le même croisement que lui, la jonction entre wanderlust et mal du pays. C'était bon d'entendre parler anglais, la langue qui n'appartient à personne car elle est à tout le monde, loin des cloisons du chantant italien dont il se sent si souvent exclu. Il faisait doux, vin blanc sucré suivi de café fort, et ça avait beau n'avoir rien à voir avec la langueur exquise des anecdotes de Lola, c'était nouveau. Nuit blanche, pas une seconde de sommeil. Ça ne lui était jamais arrivé. Il vit le lever de soleil sur la plage, presque nauséeux dans sa beauté extrême. Son état du lendemain, cependant, est un rien moins glamour. La maison vibre d'animation, de planchers qui gémissent et de rires clavecins. Derrière deux paupières cartonneuses, Nils n'a de toute façon aucune envie de dormir - passer la matinée à somnoler serait manifester une indolence à laquelle il se refuse. Incapable de se défaire de l'idéologie méritocratique marquée au fer rouge sur son front, il continue à vouloir gagner son pain, ses draps, son statut. Aussi, il s'active. Un bureau-bibliothèque sombre occupe une fraction du rez-de-chaussée que personne n'a jamais l'air d'utiliser, ce qui n'empêche pas Nils d'en faire son affaire. Il se débarrasse de l'épaisse couche de poussière à grands coups de torchon, ce qui aurait déjà occupé une bonne partie de la journée s'il ne s'était pas mis en tête d'ordonner la bibliographie par la même occasion. Apprendre à vivre avec le désordre ne sera donc pas la nouveauté du jour. En milieu d'après-midi, il décide que ce sera lire un livre en italien, et embarque Le avventure di Pinocchio dans le verger. La nuque contre les mailles d'un pull enroulé autour du tronc d'un pommier, il cligne des yeux. Voyage dans le temps. Ferme les paupières sur le zénith et les ouvre sur le crépuscule. C'était terriblement couru d'avance et, candeur dans le sac à dos, il est parvenu à ne pas s'en apercevoir. La peau tendre de ses avants-bras gémit, celle de ses joues tiraille. Il sait sans avoir besoin de croiser son reflet que ses pommettes ont revêtu cette délicate teinte de cramoisi, ou le drapeau national des touristes. Le manque de sommeil a laissé derrière lui un goût de charbon sous sa langue, une pesanteur molle dans ses genoux. Pris de l'envie puissante de laver la couche de poussière de sa cornée sous la surface du lac, d'aller arracher Achille à ses occupations pour l'emporter dans la flotte à sa suite, Nils se met en route vers son vélo d'une grande impulsion des paumes contre l'herbe terreuse. Batavus n'est pas dans l'allée où il a pris l'habitude de le laisser. Soit. Les souvenirs de la veille sont flous, il a pu le laisser n'importe où, il fait donc le tour du propriétaire. Pas contre le muret du jardin. Pas sur la terrasse. Pas à l'intérieur du garage. Ses questions rencontrent autant de haussements d'épaules, de désintérêt poli. Personne ne l'a vu. La panique, chez Nils, à l'instar de tout le reste, est graduelle et va crescendo. Comme la colère, la crainte, le coeur - le début est lent, l'accroissement terrible. Le fait que son premier instinct soit d'enfourcher son vélo perdu pour partir à la recherche de son vélo perdu en dit long sur son incapacité à penser le quotidien hors de sa monture. Val Di Sogno, la plage, le vin. Comment est-il rentré ce matin ? Il déglutit, soudainement pris de frissons dans la soirée moite. Pourquoi n'a-t-il aucun souvenir de comment il est rentré ce matin ? Il a beau savoir qu'il dévale la colline en courant, Nils n'en reste pas moins certain d'être en chute libre tout le long du trajet. Jusqu'au bar de la veille, la plage, les environs balayés par son regard affolé qui se darde sur le moindre centimètre carré potentiel, peu importe ô combien improbable. L'énergie du désespoir le fait quadriller le village avec une minutie pas même égalée lors de ses premiers jours à Malcesine, empressé d'en connaître chaque recoin à l'époque, comme si ça pouvait atténuer le sentiment de non-appartenance. Il pose la question au port, fouille le centre. Arpente les rues jusqu'à ce que la soirée devienne nuit noire et rende les recherches ardues. Il rentre chez Lola, comme si la peur avait pu lui faire don d'une nouvelle vision. Méthodique jusque dans la terreur, il laisse la déduction élémentaire décider du destin de son Batavus. Oublié sur la plage, son vélo a été dérobé pendant la journée - ou déplacé, au minimum. Il est réticent à l'idée de prêter des intentions malhonnêtes à la bourgade, mais c'est précisément ça le problème, il a été suffisamment stupide pour laisser sa bicyclette chez les touristes. A genoux dans l'allée vide, déversant des larmes qu'il ne cherche pas à comprendre, il pleure un souvenir. Il pleure une époque. Il pleure son moyen de rentrer chez lui. Il pleure Malcesine aussi car, étrangement, avoir égaré sa possibilité de retour signifie qu'il doit rentrer. Plus de filet, plus de parachute. Plus de bout de ferraille qui lui susurre encore une semaine, juste une, une semaine avant la suite ou avant la fin, avant Rome ou avant la case départ. Sans savoir par le truchement de quelle association, Nils sait qu'il pleure Mal. Car la réalité est simplisme : toutes les rares larmes, d'ici à jamais, peu importe leur cause, seront pour Mal. Lorsque Lola le trouve, il est assis sur un bout de canapé sans avoir le moindre souvenir d'être rentré dans la maison. Les yeux de Nils trébuchent sur elle sans pour autant déplacer le menton. Lola à qui la nuit va si bien car elle la vaincra toujours. Drapée dans sa robe tachée de peinture, Lola qui glisse sur le plancher en donnant l'impression de ne jamais toucher le sol. Bien sûr qu'elle prend toute la place, c'est son rôle, elle est née pour ça. Nils se contente des coins, des ombres, mais elle est un centre de table, un noyau, tous dans cette maison gravitent autour d'elle, oscillant lorsqu'elle oscille. "De toute façon, c'est des toiles gâchées." Ça le fait détourner le regard, poser les yeux sur l'art qui se chevauche autour de lui. Il soulève une toile du bout des doigts, précautionneusement, avant que son hôte ne puisse l'emporter de l'autre côté de la pièce, et la dépose sur ses genoux. Les grands traits d'orange scintillant lui rappellent le clapotis du lac sur les galets quand le soleil se couche. Il trouve qu'ils se ressemblent, lui et ce tableau. Inachevés. Il veut le garder un peu plus longtemps contre lui. De la beauté par induction, comme avaler de la peinture jaune et attendre d'être heureux. C'est pas gâché. Si c'est beau, c'est jamais gâché, mais il a la gorge trop lasse pour forcer les mots hors de sa bouche. Mauvaise soirée ? Il lève les yeux vers elle, distraitement. Hoche la tête. Doucement. Force d'inertie, les pensées ailleurs, il la hoche toujours lorsqu'elle revient avec une bouteille de vin. Il saisit le verre qu'elle lui tend, ne déplaçant que le coude, automate grippé, la toile abandonnée par sa créatrice toujours sur ses genoux. "Tu viens d'où si tard ?" Aucune possessivité mal venue dans ses consonnes rugueuses, aucune avidité dans ses voyelles qui manquent de rondeur. Il est curieux, simplement, parce que c'est Lola et tout d'elle est intéressant, tout d'elle est digne d'attention, vaut la peine de déchirer le silence de la nuit. Quelque part sous la surface, il se demande si elle revient d'un rendez-vous lascif, les joues roses et le souffle court. Il se demande à quel mortel chanceux elle a montré sa peau. Parfois, il a l'impression que le village entier est amoureux d'elle. Lui en premier. Pas comme une convoitise, non, épris comme les païens le sont de leur déesse de l'amour. Et parce qu'il a l'impression de lui devoir une explication, il laisse échapper un rire doux. L'air de dire c'est risible, c'est rien du tout, c'est idiot, je suis idiot. "J'ai perdu mon vélo." Elle sert le vin, il y trempe les lèvres. Une pensée furtive comme un baiser papillon ; elle est peut-être là, sa nuit blanche. Le soleil se lève dans moins de trois heures. Le cocktail sieste tardive/angoisse n'est de toute façon pas prêt de le laisser fermer l'oeil. Peut-être que c'est ça, sa vraie première fois. Ocre et scintillante. Inachevée. Ce n'est qu'un vélo, après tout. La perte et le vin, entre Lola et son art. Pour la toute première fois, un deuil gracieux.
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Lola Solara

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MessageSujet: Re: à ton parfum de spleen (nils)   Mar 24 Avr - 1:24

Un automate. C'est l'effet qu'il lui fait Nils qui respire pourtant toujours la vie. Pas le soleil qui brûle jusqu'aux veines, mais une bise printanière, douce et tiède, nécessaire à la nature, des ailes des insectes aux bourgeons floraux. Mais pas là. Il est éteint, mécanique, accablé par un mal dont elle ignore les contours pour les chasser et bon sang, elle est joyeusement ivre Lola et pourtant, rien n'est plus visible que l'abattement maussade qui le nimbe, au point d'étouffer un peu sa lueur. Celle qui naît au creux des os et grimpe jusqu'à ses demi-sourires timorés, trop tendres pour ne pas être perçus, admirés, cueillis, trop éphémères pour ne pas se révéler précieux. A cet instant, si elle était en mesure de se laisser porter par le vert d'eau qui ondoie autour de sa silhouette, Lola est convaincue qu'il serait ternie, picoré de mousse et d'éclats sombres à chasser des seules phalanges capables de distinguer la beauté derrière le voile des réalités. Mais aucun spectacle onirique ne vient flirter avec ses prunelles et la lumière blanche, froide et chirurgicale ne reflète rien d'autre que la détresse. Celle de Nils qui tapisse presque les toiles abandonnées et vient indolemment s'enrouler autour de la peinture sur ses genoux. Inachevée, maussade, des stries orangées et ternes en attente d'être gorgées de quelque chose. D'émotions palpitantes, de sentiments pressés, tailladés par son pinceau comme une lame, de douleur ou de bonheur, d'autre chose que ce vide. Elle a perdu le truc, Lola, qui lui permettait de voir au-delà des apparences, de magnifier les silences derrière la volupté des mots, d'inscrire ce qu'on tait, les non-dits et les regrets, la beauté des détails envolés et toutes ces sensations pour lesquelles les mots n'existent pas, parce qu'elles ne se disent pas, elles s'éprouvent. Sur les épidermes, comme les toiles. Elle sent l'âpreté de la frustration corroder son ventre parce qu'elle est rentrer peindre, Lola, comme une évidence, convaincue que l'alcool faciliterait son inspiration en berne.
L'alcool comme remède à tout. Même pour sa créativité tarie, asséchée depuis que son coeur, lui, a cessé sa dérive dans les eaux troubles des amours déçus. C'est con, de regarder derrière, elle l'a toujours dit. C'est con, de se faire du mal pour que dalle, parce que le passé est révolu, fini, et qu'à force de regarder dans sa direction, on trébuche sur la vie, on la laisse sprinter en restant bêtement sur le côté et elle, elle refuse. Elle a laissé la peinture suturer ses plaies, la beauté remplacer la passion, les draps froissés des bras autour de sa taille et ça lui va. C'est ça le problème. L'Art est l'apanage des gens malheureux il appartient aux aux suicidés de la société. L'Art c'est l'oreille tranchée de Van Gogh, la passion dévorante de Staël, c'est la barre en métal de Kahlo et l'overdose de Basquiat. Un monde singulier où le talent s'accorde à la folie, où les artistes maudits rejoignent le panthéon. Ce n'est pas un chagrin d'amour et la boisson comme engrais. Et puis comment pourrait-elle être maudite, elle aux racines friables mais ancrées dans le plus sain des terreaux : une famille prodigieuse. Aucun alcool ne peut changer ça, mais Lola n'est pas très douée avec les mots qui glissent si mal entre ses lèvres qui préfèrent offrir des esquisses ou baiser les peaux. Si elle savait écrire, si elle avait su conjuguer les émotions qui l'assaillent devant un tableau, si elle savait mettre en lumière le spectacle de ses rétines ... elle serait devenue critique d'art et non peintre. Alors essayer de crever au burin la peine opaque de Nils lui semble une tâche titanesque, compliquée, elle qui n'aime rien de moins que les silences. Elle leur préfère les soupirs ou les déclarations feutrées, les cris ou les pleurs, mais pas ça, le néant absolu qui raconte ce qu'elle ne sait entendre. C'est pour ça, que le vin s'impose comme une offrande, pommade anesthésiante sur des plaies invisibles. Nils hoche toujours la tête à son retour et putain, elle pourrait presque lui donner la becquée, Lola, enrouler un bras câlin autour de sa nuque raidie et glisser la boisson entre ses lèvres jusqu'à ce que la chaleur imprègne ses joues tachetées de son, que l'étincelle retrouve ses opales attentives.
Mais elle tend seulement le verre. Si Lola est tactile, elle sait que ce n'est pas le cas de Nils : elle a déjà goûté aux muscles qui se figent, à l'embarras qui point et si elle a du mal à calmer ses envies d'expansion, ses colonisations languides, ce soir plus que jamais elle contient ses mouvements naturels vers l'avant, vers lui, vers l'épiderme tendre qui aurait besoin d'un soutien implicite. Elle s'assoit distraitement, le guette du coin de l'oeil, oublie même de se servir, elle. — Au bar ... Le mot est savouré comme une friandise, jeté comme une confession honteuse à la commissure de ses lèvres. Si Lola aime draper les autres de mystères vaporeux, elle est désastreusement factuelle, jamais aussi poétique qu'on pourrait l'imaginer tant son existence toute entière consiste à jouir, et pas seulement au sens littéral. C'est une bonne vivante, fée versatile attirée par les feux follets, le bruit et l'agitation, les couleurs et les grands éclats. — Je ne devais pas m'éterniser mais Achille est arrivé, puis l'équipe de fouilles a débarqué et la soirée s'est étirée jusqu'à ce qu'on nous invite très cordialement à rentrer chez nous. Elle sourit Lola, vacillant entre légèreté et amertume parce que c'est la seconde fois de la soirée qu'on la met à la porte. D'abord Arthur, dont l'ego atrophié nécessitait la maison entière pour s'étaler et tapisser les murs, ensuite le café, pour espérer trouver un peu de sommeil avant le lendemain matin. Et puis il a bien fallu grimper jusqu'ici, l'envie de peindre s'estompant pas à pas. Mais là n'est pas la question. Lola plante farouchement un regard trop concerné pour être faucon contre les traits de Nils, celui-là même qui murmure qu'elle est têtue et qu'il n'y échappera pas. Elle a posé une question, il lui doit une réponse et éluder n'est pas une option. Il rit doucement et elle se laisse bercer par la mélodie qui s'échappe, douce symphonie aux arpèges angoissés. Enivrée, momentanément fatiguée de son ascension, Lola laisse même échapper une seconde d'attention, papillonne de ses longs cils félins jusqu'à clore ses paupières. Une seconde, peut-être deux. Jusqu'à être percutée par le mot vélo, qui se détache du reste comme une alerte rouge. Le rideau de ses paupières se rouvre sur le monde et c'est à son tour de laisser l'angoisse l'engloutir comme une onde glacée, une vague au fracas intense mais bref. — Attends, c'est moi qui te mets dans cet état ? Non Lola, non. Ce n'est pas toi, c'est la perte de son vélo mais c'est un peu du pareil au même, à l'intérieur de son encéphale qui danse. C'est elle qui lui a causé du souci en prenant son Batavus, sans réaliser un seul instant qu'il pourrait en souffrir. Parce que ... c'est comme ça que ça marche ici, non ? Quiconque dépose un objet, n'importe quoi, accepte qu'un autre referme sa paume dessus, c'est une règle tacite, rien n'est à moi, tout est à nous. — Il est dans la cour chaton, c'est moi qui l'ai emprunté, j'ai pas réfléchi, il était là et j'avais besoin de prendre l'air, j'ai pas pensé que ça pouvait ... t'inquiéter ? Non, on a dépassé le stade de l'inquiétude, si au coeur de la nuit, Nils ressemble à un pantin désarticulé abandonné sur un canapé. Elle cherche le bon mot Lola, en italien, en français et même en anglais, cette langue qu'elle maîtrise mal, en arrondissant toutes les syllabes, l'obligeant à devenir plus vivace, plus chantante. Rien ne vient et elle abandonne. A la place, la pulpe de ses phalanges s'invite pour un instant fugace contre la courbe du genou de Nils. Elle oublie la réserve prudente qu'elle s'impose pour ne pas le crisper, parce que merde, si Lola doit causer du trouble, c'est qu'elle l'a décidé, pas parce qu'elle a froissé la sensibilité d'un autre sous ses talons, sans même le vouloir. C'est une étreinte papillon, infime, juste un bruissement contre sa peau, pour donner du corps, du poids, aux mots qu'elle manie si mal. — Désolée. Si j'avais su, je t'aurais demandé. glisse-t-elle, timbre de miel qui essaye de bercer après avoir blessé. Le pire ? C'est qu'elle aurait savoir.
Ses doigts aériens retrouvent leur position initiale et s'agitent à nouveau pour atteindre le verre vide qui n'attend qu'elle, bientôt teinté d'un joli jaune pâle et minéral et rapidement porté à ses lèvres. Ses iris ambrées coulent sur la toile qui trône toujours sur les genoux de Nils et Lola se souvient qu'elle doit peindre. Comme une obligation. Comme un regain de contrôle sur une situation pernicieuse qui lui échappe, la frustre et l'effraie à la fois. Elle n'a jamais voulu monétiser ce qu'elle aimait tant, ce qui était du domaine de la passion, de la flamme qui ne s'éteint pas. C'est aussi ça, qui la bloque elle en est certaine. Pas seulement le coeur tari de chagrin, mais aussi le consumérisme, le capitalisme, le besoin de vendre et les valeurs marchandes. — Elle t'inspire quoi ? A Nils le cartésien, qui avance dans la vie avec un émerveillement constant qui adoucit Lola à son contact, elle généralement plus brutale, plus expansive. Mais face à son épanouissement constant, à son calme olympien ... elle apprend à mesurer les octaves, à lui laisser de la place pour déployer ses pétales. Alors son avis, il compte, lui qui porte un regard différent du sien. Probablement moins orageux. — Parce qu'à moi, elle n'inspire rien du tout. Je crois vraiment que le talent est le fruit de la douleur et qu'on l'enfante en pressant son coeur sur la toile, en sublimant le pourpre en or. L'Art en réalité, c'est exorciser les tragédies, ça la frappe Lola et elle comprend qu'elle peindra peut-être ce soir. Mais autrement. Pas pour vendre. Pas pour honorer une commande. Pas pour exprimer un je-ne-sais-quoi à l'intérieur, elle qui ne ressent que du vide malgré un trop-plein constant. Pour Nils. Puisqu'elle semble lui parler, Lola referme ses paumes avides sur la toile à peine initiée et rejoint souplement le chevalet abandonné et le chaos organisé de son atelier improvisé. — Raconte-moi quelque chose de beau. réclame Lola aux prunelles à nouveau brillantes, vivantes, valsantes, braquées sur lui dans un mélange d'audace et d'appréhension. Elle la sent, la frénésie qui pulse le long de ses veines et l'échauffe déjà, alors qu'elle le dévisage. Mais elle le sait, l'inspiration est une maîtresse capricieuse. — Non, mieux. Oublie. Raconte-toi. Dis-moi quelque chose de vrai, laisse-moi cueillir ton palpitant et le soumettre aux caresses du pinceau. Offre-moi l'angoisse qui pétrifie encore tes traits et tout ce qui fait mal. Deviens Nils Gray, l'homme qui capture les ombres et les peines au creux des nuances ocres. — Si le résultat sonne juste, ce sera ton tableau. Un souvenir d'ici. Et Lola s'en fait la promesse solennelle. Peu importe où elle sera dans un avenir proche, peu importe où son vélo le conduira, lorsqu'il aura décidé de rentrer chez lui ou de laisser ses racines se dérouler quelque part, elle lui portera la toile avec autant de dévotion que si elle était une extension de son être, un fragment de Nils battant sur du lin.

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MessageSujet: Re: à ton parfum de spleen (nils)   Mar 1 Mai - 13:16

Il a le visage baissé, le regard perdu contre le tissu du canapé, quelque part entre la toile et son verre de vin. Elle croira qu'il observe l'un ou l'autre. Elle lui parle du bar avec un sourire dans la voix et il est frappé par une vague fraiche et suffocante de ce mélange d'admiration et d'envie qu'elle attise en lui. Artiste sous tous les angles, scintillant peu importe d'où la lumière la percute, Lola a ce pouvoir sublime de faire de chaque moment une histoire. Toute anecdote, même commune, même aussi apparemment banale que les mots "au bar" revêt entre ses lèvres un scintillement exquis et décadent. Une fois de plus, comme toujours, il pense ça, je veux ça. Mais elle se trouve sans doute là, la raison pour laquelle cette facilité insouciante qu'il lui jalouse sera toujours hors de la portée de Nils, peu importe le nombre de fois qu'il s'imagine la frôler. Elle emprunte sans réfléchir et il tombe en morceaux devant un emplacement vide. Il n'est pas génétiquement programmé pour l'insouciance, mais dieu comme il voudrait pouvoir l'être. L'énormité de la révélation le frappe comme un train à marchandise. Lui qui se targue de son esprit logique s'est arrêté bien trop tôt, à la panique primaire qui enveloppe, qui couvre, qui cache. La possibilité que son vélo ait été emprunté - euphémisme euphémisme, c'était pas une possibilité dans une maison qui grouille comme celle-ci, qui échange et récupère, c'était une inévitabilité percutante - ne lui a pas frôlé l'esprit. Il aurait dû voir, pourtant, que certaines têtes manquaient à l'appel, qu'il y avait des absents dans la maisonnée. Rien d'étonnant à ça, ils sont rarement tous les sept et Nils sous le même toit au même moment. Lui qui, malgré tous ses efforts obstinés, lui dont la caractéristique majeure est son application, ne parvient pas à se fondre dans le moule. A faire corps avec cet esprit insouciant, élégant, poétique dont il voudrait tellement faire partie. Lui qui continue à référer aux habitants de la maison comme tous les sept et lui. L'espace d'une seconde, il se demande s'il s'est vraiment agi d'une omission intellectuelle, ou s'il avait simplement besoin d'une crise. Un prétexte, n'importe lequel, pour laisser échapper un peu de la pression qui bouillonnait à l'intérieur, dans ses tempes et sous son sternum. Le chemin lent et escarpé de son deuil camouflé, it'll get worse before it gets better à ce qu'il paraît. Il en sait rien Nils, novice de la tragédie, il n'a fait son apprentissage de l'expérience humaine qu'à travers des clichés dans les sitcoms. Spirale descendante dont il est sorti de force par Lola. Lola et sa légèreté, tout chez elle est mousseux et aérien, la courbe de ses cheveux contre le rebondi de sa pommette, le coton de sa robe autour des hanches, la pointe de ses doigts contre son genou, et Nils il ne sait plus s'il veut se soustraire à ce contact qui signifie toujours plus pour lui que pour elle - plus pour lui que pour eux - ou s'il veut se fondre à l'intérieur. Déposer sa paume sur la main de Lola et l'emprisonner contre lui, il en a plus besoin qu'elle, de cette main, elle peut peindre avec l'autre après tout, non ? Naturellement, il n'en fait rien. Laisse passer sa chance, peu importe quelle option il aurait choisi. A la place, verre intact dans un poing, il porte l'autre à ses yeux et se frotte les paupières jusqu'à voir rouge, jusqu'à chasser manuellement les résidus d'inquiétude. "Non, non. Pas d'excuse." Un murmure. C'est lui qui est désolé et il n'est pas réellement sûr de quoi. La liste est trop longue. "Je sais pas ce qui m'a pris." Il se sent idiot, humilié d'une certaine façon - ça ne vient pas d'elle, comment ça le pourrait alors qu'elle n'a pas une once de supériorité en elle, qu'elle n'a été que réconfort et compréhension depuis le premier jour, une curiosité artistique qui émane d'un profond respect de tout ce qui est humain, tout ce qui est en mouvement, fêlé ou fuyant. Il se sent tout petit et surtout, mis à nu. C'est qu'un vélo, il sait que ce n'est qu'un vélo, mais c'est tellement plus. Un symbole de la fuite et celui du retour. C'est sa maison ou tout ce qu'il en reste et si loin de chez lui, baigné d'une langue qui lui demande tant d'efforts et d'une culture qui requiert tant de courage, il en a plus besoin que jamais. "C'est -" il veut dire que c'est lui qui est désolé, mais doté du goût pour le silence des taciturnes, il ne veut pas pourfendre le calme avec des banalités qui sont, du reste, affichées en long et en large sur son visage. Lola dépose sur lui un regard chaleureux, presque... maternel ? Il en frémirait presque. Elle ne veut sans doute pas qu'ils se renvoient les excuses, et lui non plus. Il est trop réservé et elle est trop profonde pour ça. C'est comme ça qu'il la voit, Lola. Elle et ses pinceaux, elle et ses anecdotes, elle plus belle que jamais lorsqu'elle est tachée de peinture et sent la nuit. Elle t'inspire quoi ? Nils est pris de court. Ses yeux, qui papillonnaient sur les traits de son hôte sans qu'ils n'aient eu conscience de la fixer sont ramenés à toute vitesse sur le tableau. Il réfléchit. A comment exprimer dans une langue qu'il connait mal l'excitation nostalgique qu'il souhaiterait connaître mieux. Il range ses mots avec soin et la minutie d'un obsessionnel compulsif. Elle ne lui laisse pas le temps de formuler quoi que ce soit, est déjà passée à la question suivante et il voudrait qu'il en soit ainsi éternellement. Elle gomme chaque interrogation par une autre et il voudrait rester là à siroter son vin, écouter ses intonations chantantes comme une mélodie, jusqu'à ce que le soleil se lève. Laisser l'italien redevenir une langue étrangère à laquelle il ne comprend rien, mais sait se contenter de la beauté allègre de son accent tonique. Surtout, laisser Lola arriver seule aux réponses qu'elle souhaite car il ne pense pas être à même de les lui donner. Il le voudrait, Nils, bon sang, il le voudrait tellement. Il voudrait se rendre utile, se rendre intéressant, se rendre Art. Se rendre beau dans ses yeux à elle. Ouvrir le creux de la paume et lui tendre l'aventure qu'elle cherche à trouver en lui, mais il est lucide. Il n'a rien à lui donner. Une part de lui espère que le flux de pensée tout haut de Lola l'emportera loin de lui et de la déception qu'il est certain de lire dans les commissures de ses lèvres lorsqu'il avouera qu'il n'a rien, rien, rien à lui donner, qu'il a commencé sa vie ici, qu'il n'y a aucun mystère Nilsien qu'elle ne connaisse pas déjà, qu'elle n'ait pas aidé à façonner. Mais elle s'arrête, pose les yeux sur lui et il sait que tout refus de répondre risque d'être perçu comme hostile. Ou, pire, lâche. Raconte-toi. Il s'humecte les lèvres avec une gorgée de vin, tousse, hésite. "Il y a une théorie en arithmétique des" il ignore comment le dire en italien, insère les mots appropriés en anglais "amicable numbers. Deux nombres différents, chacun d'eux égal à la somme des diviseurs de l'autre. Ça paraît ennuyeux, dit comme ça. Les mathématiques paraissent toujours ennuyeuses. Mais parfois c'est tout ce qu'on a pour expliquer le monde - c'est tout ce que moi j'ai" car elle a l'Art, certainement, irrévocablement, elle a l'Art avec une foutue majuscule et c'est tout ce qu'il a, lui, des chiffres, "et ces paires de nombres là, faits des mêmes composantes mais organisées différemment, ça explique l'amour, ça explique l'amitié. C'est comme un autre toi." Il boit une gorgée de vin. Longue. Quasi interminable. Avant de le finir entièrement, il s'oblige à le reposer, à arracher la confession comme un pansement avant de perdre le cran, avant de la décevoir véritablement. "Mon meilleur ami s'est suicidé il y a quelques mois." Les mots sont précipités, trébuchants, se bousculent les uns les autres jusqu'à atterrir sur les genoux de Lola. "C'est pour ça que je suis parti. J'ai rien de beau à raconter Lola. Je suis désolé." Et il l'est, véritablement, il est pénitent. Il voudrait pouvoir lui faire une offrande précieuse du récit de sa vie, mais quel récit ? Et pire, cent fois pire : quelle vie ?
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